CADAVRES VIVANTS
Comment la violence des forces fédérales est revenue de Tchétchénie dans la société russe, et que peut-on attendre du retour de ceux qui combattent aujourd’hui en Ukraine ?
De nombreux crimes ont été commis par des soldats russes après leur retour des guerres de Tchétchénie, allant de violentes bastonnades à des meurtres. En fédération de Russie, aucune étude fondamentale n’a été faite sur les conséquences psychologiques de la participation aux conflits armés pour les militaires, tout comme il n'existe pas de programmes complets de réinsertion mis en place par l'État. Quelle a été la vie des participants aux conflits en Tchétchénie après leur retour chez eux ? Qu'est-ce que les quelques études réalisées nous apprennent sur les modifications de leur psychisme ? En quoi la vie quotidienne a-t-elle changé après leur retour du front et qu'adviendra-t-il de la société après le retour des participants à l'invasion de l'Ukraine ? À lire dans l’article du site Kavkaz.Realii.

Nous avons préparé ce texte en partenariat avec le Centre de défense des droits humains « Memorial », dans le cadre de leur projet « 30 ans Avant ». Les opinions de la rédaction et celles de « Memorial » peuvent diverger.
La première guerre en Tchétchénie a débuté en décembre 1994 et s’est terminée le 31 août 1996, avec la signature des accords de Khassaviourt sur la cessation des hostilités. Trois ans et demi plus tard, ces accords ont été violés: en décembre 1999, les troupes fédérales sont de nouveau entrées en Tchétchénie. La fin de la phase active des combats a été annoncée au printemps 2000, mais le régime de l’opération dite " antiterroriste " n’a été levé que neuf ans plus tard dans la république, en avril 2009, après quoi les affrontements armés n’ont pas cessé.

Du côté fédéral, autant l’armée que la police ont été engagées dans le conflit. Il n’existe pas de données précises sur les effectifs du groupe conjoint des forces fédérales dans les deux conflits. Selon un rapport du ministère de la Défense, les effectifs sont montés jusqu'à 70 500 hommes lors de la première guerre et à plus de 80 000 lors de la seconde. En 2009, un total de 600 000 personnes avaient été reconnues comme vétérans, mais on ne sait pas comment ce décompte a été effectué, ni si ce nombre est définitif. En effet, certains militaires cherchent encore à obtenir ce statut aujourd’hui.

Les pertes exactes sont également inconnues (en 2021, la Douma d'État a reconnu 11 000 morts dans les deux conflits et plus de 35 000 blessés. Cependant, certains défenseurs des droits humains qualifient ces chiffres de " ridicules "). Il n’existe pas non plus de données indépendantes sur la nature des blessures des militaires. Après la première guerre, le ministère de la Défense a indiqué que plus de 16 000 personnes avaient été commotionnées, blessées ou brûlées, et que plus de 35 000 autres étaient tombées malades. 80% (environ 41 000) de ces militaires avaient repris leur service.

Les troubles mentaux des personnes revenant de la guerre n’ont pas du tout fait l’objet d’un suivi systématique en Russie. Seules de petites études menées par des défenseurs des droits humains ou des professionnels de la santé dans des centres régionaux sont accessibles au public.

Par exemple, en 2009, l’hôpital neurologique régional de Nijni Novgorod pour les vétérans de guerre a suivi 420 patients, dont 203 avaient combattu en Tchétchénie. Il s’est avéré que 93% d’entre eux souffraient de troubles mentaux: névroses, troubles de la personnalité et addictions à l’alcool ou aux drogues. Plus d’un tiers d’entre eux souffraient de troubles mentaux chroniques, et un cinquième d’entre eux étaient en phase aiguë. Des signes de stress post-traumatique (TSPT) avaient été identifiés chez chacun d’entre eux. En 2003, Youri Aleksandrovski, directeur du département de psychiatrie borderline du Centre Serbski déclarait qu’au moins 70% des vétérans de la guerre de Tchétchénie souffraient de TSPT. Cependant, tous les spécialistes ne sont pas d’accord avec ce terme.

" Ce n’est pas avec un syndrome de stress post-traumatique que les gens reviennent, mais ils sont stressés et souvent en état de choc. Imaginez un gamin de 18 ans entre dans une machine à broyer à laquelle il n'était absolument pas préparé. Le stress post-traumatique, c’est lorsque des expériences qui ont été tues, non traitées, commencent à revenir 10 à 12 ans plus tard. C’est effrayant, car la société a déjà oublié cette guerre et ces vétérans, et voilà qu’ils se mettent à prendre des fusils, à se tirer une balle, ou à provoquer des scandales ", explique la psychologue Kira Merkoun.

Selon elle, les symptômes typiques de ceux qui reviennent récemment de la guerre sont des troubles psychologiques, un seuil de sensibilité abaissé et un " réflexe de vigilance " activé (c'est le nom donné à un certain nombre de réactions à des stimuli externes. NDLR).

" Les gens ne dorment que d’un œil, une insomnie chronique apparaît, qui est étouffée dans l’alcool. Personne autour d’eux ne se doute de ce qui leur arrive. Le décalage dans la réalité est tel qu’il n’y a personne à qui parler, on veut secouer les gens, leur prouver quelque chose. Et il y a du ressentiment: " Pourquoi moi, alors que vous vivez tous si bien? Pourquoi devrais-je mourir? " explique Merkoun.
Des militaires russes quittent le village de Chatoï. Février 1996. Photo : Alexandre Nemenov.
Partie I. Choc, stress et réflexe de vigilance
31 Janvier 2023
Par Alexandra Sokolova
Kavkaz.Realii (RFE/RL)
Disclaimer:
Cet article a été écrit dans le cadre du projet " 30 ans avant " du Centre des droits humains Memorial. Les opinions de la rédaction et celles du Centre des droits humains Memorial peuvent diverger.
Militaire en Tchétchénie. Août 2003. Photo : Alexander Svetin
Le Centre " Demos " a mené une étude approfondie de l’impact de l’expérience tchétchène sur la vie des vétérans: en 2007, il a analysé l’expérience de policiers ayant effectué des missions en Tchétchénie. À partir d’une centaine d’entretiens avec des vétérans, leurs épouses, leurs supérieurs et les psychologues de leur service, les défenseurs des droits humains ont conclu que ces policiers pourraient passer à l’acte et commettre eux-mêmes des crimes si les autorités et la société continuaient d’ignorer leurs problèmes.

Des policiers interrogés anonymement dans le cadre de l'étude du Centre " Demos " ont notamment raconté qu’ils continuaient à sortir leurs armes dans la vie civile (" Quand on rentre dans un immeuble et qu’on monte l’escalier, on sort son arme… Les réflexes sont là, on ne peut plus les changer "), ou bien qu’ils continuaient à mener des " opérations de nettoyage " après leur retour de Tchétchénie (" Eh bien, on est arrivé dans ce sanatorium, on s’est saoulé et on est allé nettoyer le village voisin. On a eu du mal à enterrer l’enquête pénale ").

Selon la psychologue Kira Merkoun, les personnes qui reviennent de la guerre sont en effet plus susceptibles de commettre des crimes que celles qui n’ont pas vécu cette expérience.

" Prenez le temps qu’une personne a passé au front, multipliez-le par deux, et vous obtenez le temps qu’il lui faut pour se réadapter, selon un scénario optimiste. Ils deviennent plus impulsifs, tout simplement parce que la réactivité et l’agressivité sont des réflexes très importants au front ", explique la psychologue.

Des cas très médiatisés de crimes commis par des vétérans de Tchétchénie " dans la vie civile " ont commencé à faire la une des journaux au début des années 2000. Par exemple, en 2001, à Moscou, Dmitrii Bolotine, participant de la première guerre de Tchétchénie, a été condamné à la prison à vie et à un suivi obligatoire par un psychiatre. Selon la version officielle, en 1998, il avait passé à tabac deux sans-abri, qui avaient ensuite été égorgés par son complice Evgueni Naguibov. Une semaine plus tard, Bolotine et son ami s'étaient disputés avec trois hommes et deux femmes sans abri, et Bolotine les avait tués avec une table de chevet en bois, un couteau de cuisine et un marteau, indique le journal Kommersant. Il a plaidé non coupable, et les jurés ont tout d’abord acquitté les accusés, mais le verdict a été annulé et l’affaire a été réexaminée. Naguibov n’a pas eu le temps d'être condamné, il est décédé alors qu’il était en détention provisoire.

La même année, Alexeï Dyldine, lui aussi vétéran de Tchétchénie, a été condamné à un an et demi de prison avec sursis pour avoir volé une voiture à Ekaterinbourg. Comme l’a rapporté plus tard le bureau du procureur local, l’incident était imputable à son " mode de vie antisocial, accompagné d’une consommation excessive d’alcool et d’une réticence persistante à trouver un emploi ". Quatre ans plus tard, Dyldine a poignardé une femme de 70 ans, lui a volé son téléphone et a mis le feu à sa maison.

En 2002, Vladimir Smirnov, 22 ans, de retour de Tchétchénie, a pris en otage sa mère et sa femme enceinte. Selon l’agence de presse RIA Novosti, il était ivre et exigeait une mitrailleuse, ainsi que la possibilité de parler à des journalistes. Le vétéran a été arrêté sans que personne ne soit blessé. Une enquête pénale a été ouverte contre lui, mais les forces de l’ordre ont préféré de l’envoyer tout d’abord passer un examen psychiatrique. Les voisins de Smirnov ont déclaré que le militaire avait toujours été calme: " il travaillait et ne buvait pas ".

C’est arrivé chaque année que des vétérans de Tchétchénie tirent sur leurs proches, tuent des gens sur un pari ou en réponse à un refus de rapports sexuels. Selon un rapport d’enquête, Denis Mekhov, officier des forces spéciales dans la région de Krasnodar, au volant d’un camion KamAZ en état d’ivresse, a foncé dans un jardin public, ce qui lui a valu d'être réprimandé par Lioudmila Marmaliouk, 52 ans. En réponse, le vétéran de Tchétchénie l’a frappée deux fois à la tête avec un démonte-pneu, puis lui a roulé dessus avec le camion. Pour ce meurtre, Mekhov a été condamné à une peine de huit ans de prison.

En 2009, les médias ont fait état d’un grand nombre de crimes très médiatisés impliquant des hommes revenant de Tchétchénie. Par exemple, à Barnaoul, le dernier jour des vacances scolaires, un homme de 30 ans a tiré quatre fois sur un adolescent de 15 ans depuis sa fenêtre. Le garçon a survécu et le tireur a été placé en garde à vue. Il avait subi une commotion cérébrale en 2000 en Tchétchénie et il était suivi par un psychiatre. Ses motivations restent inconnues.

À Moscou, le policier de quartier Dmitri Ivanov, qui revenait d’une mission dans le Caucase, a forcé à se déshabiller et a frappé violemment à coups de matraque un agent de sécurité qui avait été amené au commissariat de police pour inspection et qui, en quittant le poste, avait traité les policiers de " monstres ". Un des collègues du policier a réussi à le maîtriser alors que la victime avait perdu connaissance.

La même année, Andreï Bourlatchko, officier des forces spéciales de la région de Sverdlovsk, a été condamné à une peine de prison pour le meurtre d’une femme de 60 ans et de sa fille de 26 ans qui voulaient l’engager pour rénover leur appartement. Un autre vétéran de Tchétchénie, le moscovite Alexandre Penkov, 25 ans, a été condamné à 16 ans de prison: il avait invité un sans-abri chez lui, puis l’avait aspergé d’essence et y avait mis le feu.

Un examen psychiatrique a été ordonné pour un agent des forces spéciales qui avait tenté d’entrer dans le Kremlin avec sa voiture parce qu’il avait été " appelé par Poutine ". Selon une source de l’agence Interfax, l’homme est ensuite tombé au sol, de l'écume au bord des lèvres.

Selon les statistiques officielles du ministère de l’Intérieur, le taux de criminalité en Russie a globalement diminué au cours des années 2000, mais une augmentation a été perceptible de 2003 à 2006. Un pic a été atteint en 2005, lorsque la criminalité a augmenté de 22% (3,85 millions de délits). Selon le journal Proekt, ce bond est dû aux critiques du Kremlin à l’encontre du ministre de l’intérieur, Rachid Nourgaliev, accusé d’avoir sous-estimé le nombre de crimes.

Difficile de savoir dans quelle mesure les vétérans de Tchétchénie ont eu un impact sur la criminalité dans le pays, car il n’existe pas de données ouvertes et systématisées sur le " statut de vétéran " des accusés et des condamnés en Russie. Toutefois, le nombre de crimes graves et particulièrement graves a continué de diminuer dans les statistiques officielles, tout comme le nombre de crimes commis avec des armes à feu. Ce sont ces éléments qui permettent de retracer l’implication présumée d’hommes revenant de la guerre.

Asmik Novikova, coauteure du rapport " La police entre la Russie et la Tchétchénie " du Centre " Demos " et experte de la Fondation " Public Verdict ", ne considère pas qu’il y ait un lien entre la dynamique de la criminalité et les hommes revenant de Tchétchénie.

" Le problème n’est pas que les gens reviennent de la guerre en étant prêts à commettre des crimes. Ils n’y pensent pas du tout. C’est juste qu’ils n’ont ni la force intérieure ni la capacité d’adhérer à des formes de comportement acceptables, de contrôler leurs émotions. Les gens " déraillent " dans une situation où, a priori, rien n’aurait dû se produire, et ce n’est qu’après que la personne reprend ses esprits et se rend compte qu’elle s’est comportée de manière inappropriée ", explique Novikova.

Alexandre Tcherkassov, membre du conseil d’administration du Centre de défense des droits humains " Memorial " partage ce point de vue. Il affirme que tous les anciens participants à la guerre ne sont pas des " personnes affreuses ", et beaucoup n’ont pas l’intention de démultiplier la violence: " D’un autre côté, il y a des gens en civil, dans leurs bureaux, qui prennent des décisions qui coûtent des dizaines de milliers de vies. Les traumatismes de guerre sont une chose terrible, mais à mon avis, on ne peut pas parler de prédestination ici ".

Novikova estime que certains vétérans sont " restés bloqués " dans la guerre et qu’après la Tchétchénie, ils sont donc ensuite partis en Syrie ou en Ukraine: " Ces vétérans n’ont pas réussi à se retrouver dans une vie paisible, et au premier conflit armé, ils ont fait leurs valises. [Pour eux], c’est la carrière la plus évidente et la plus facilement accessible ".
Partie II. Crimes des vétérans de Tchétchénie dans la vie civile
Tchétchénie. Août 2003. Photo : Alexander Svetin
Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine en 2022, le nombre de crimes par armes à feu commis en Russie a augmenté d’un tiers par rapport à l’année précédente. Il n’avait été plus élevé qu’en 2015, après le début de la guerre dans le Donbass. On ne sait pas si ce chiffre a continué d’augmenter l’année dernière, car le ministère de l’Intérieur ne fait plus de rapport à ce propos. Cependant, le nombre de crimes graves a atteint des niveaux records en 2023: plus de 589 000. C’est le chiffre le plus élevé depuis 2011.

Des informations paraissent régulièrement sur des crimes commis par d’anciens mercenaires du groupe " Wagner ", recrutés dans les prisons pour être envoyés au front. Ils sont accusés de vols, meurtres, viols, agressions et enlèvements. L’ancien chef du groupe " Wagner ", Evgueni Prigojine, affirmait en avril 2023 que le taux de récidive parmi les prisonniers qui ont survécu et ont été graciés après six mois était de 0,32%, mais la source de ces données est inconnue.

Il arrive également que des enquêtes visent des militaires en activité qui s’en prennent à des passants, ou des policiers qui, pendant leurs congés, tentent de vendre des munitions ou consomment de la drogue.

Cependant, malgré l’importante publicité de ces sujets, il est impossible de conclure que tous les vétérans sont enclins à la criminalité, explique Asmik Novikova, experte à la fondation " Public Verdict ".

" Evidemment, lors de cas extrêmes, comme le viol d’un enfant ou le meurtre d’une grand-mère, tout le monde écrit à ce sujet et cela donne l’impression qu’il s’agit d’une tendance générale. Comme si ces hommes se comportaient ainsi avec tout le monde lorsqu’ils reviennent. Mais du point de vue de la recherche, une telle conclusion ne peut pas être tirée. Dans notre pays, il n’y a ni statistiques, ni accès à des données ouvertes d’aucune sorte, nous ne savons rien. Combien de personnes se battent réellement en Ukraine? Combien sont réellement morts? Combien sont revenus et combien d’entre eux ont été blessés? Nous ne pouvons même pas faire une estimation de ce chiffre ", déclare notre interlocutrice.

Novikova estime que la société russe ne remarquera pas de changement dans les taux de criminalité du fait des hommes revenant d’Ukraine, parce qu’il n’y aura pas de retour à grande échelle.

" Il me semble qu’ils finissent par être avalés tous ensemble par la guerre: les hommes ordinaires qui ont été mobilisés, les volontaires partis en février-mars 2022, les contractuels et les prisonniers, et ce sont des groupes très différents. Les hommes mobilisés ne reviennent pas de la guerre parce qu’aucune durée n’est indiquée dans le décret. Les prisonniers combattent pendant 6 mois, c’est ce que Prigojine avait convenu avec eux (depuis l'émeute du groupe " Wagner " et la mort de Prigojine, le recrutement dans les prisons a été transféré au ministère de la Défense, et les conditions ont été modifiées. NdR). Bon, ils les laissent partir: en fin de compte, ils ne reviennent pas pour mener une vie paisible, mais partent une seconde fois à la guerre: ça représente beaucoup d’argent, et c’est une façon d'éviter certains risques de la vie paisible. Beaucoup n’en reviendront pas ", estime Novikova.

Alexandre Tcherkassov, membre du conseil d’administration du Centre de défense des droits humains " Mémorial ", reconnaît que, dans la guerre actuelle, la situation des hommes de " Wagner " constitue un " sujet extrême " dans lequel des personnes ayant déjà commis des crimes violents graves ont l’occasion de commettre à nouveau des crimes violents graves. Mais pour le reste, il voit la poursuite d’un scénario connu de longue date.

" Ce scénario s’est reproduit en Russie, car il n’y a eu aucune rupture: première guerre de Tchétchénie, puis la deuxième, la Géorgie, l’Ukraine, la Syrie, puis de nouveau l’Ukraine. [Apparaissent alors] des chiens de guerre, qui sont toujours en train de se battre quelque part. Comme un certain Igor Ivanovitch Strelkov, qui a participé aux guerres de Transnistrie, dans les Balkans, en Tchétchénie, en Ossétie du sud, puis en Ukraine… Ce genre de personnage a la possibilité de faire carrière de manière quasi continue ", explique Tcherkassov.
Partie III. Guerre et criminalité
Dans le rapport de " Demos " susmentionné, un chapitre est consacré à l’attitude de la société à l'égard des policiers revenus de Tchétchénie, dans lequel les personnes interrogées se plaignent d’une indifférence totale à leur égard: " Notre peuple s’en fout de tout: de leur propre police, de la police tchétchène, de tout le monde. Bon, pas ceux qui ont des proches ou des amis qui étaient là-bas, mais tous les autres… L’attitude à l'égard des vétérans est à peu près correcte, mais parfois, ça arrive que ça ne soit pas le cas. J’ai personnellement entendu dire que certains de nos frères se faisaient envoyer balader, on leur disait qu’on en avait marre des " Tchétchènes " (anciens de Tchétchénie, NdT), lorsqu’ils vont ici ou là, demander des choses. Surtout lorsqu’il s’agit d’avantages sociaux. Aujourd’hui, on ne fait généralement pas étalage de son statut, mais c’est humiliant de mendier ce à quoi la loi nous donne droit.

Nombre d’entre eux se sont plaints de l’impossibilité de trouver un emploi après une mission dans le Caucase, les employeurs craignant que " tout ne tourne pas rond " pour ces éventuels collaborateurs. Selon les auteurs du rapport, ceux qui reviennent de la guerre peuvent être divisés en trois groupes: ceux qui ne sont jamais revenus de la guerre sur le plan psychologique, les vétérans qui quittent le service et se retirent, et ceux qui ont réussi à revenir complètement. Cette dernière alternative est considérée dans l'étude comme peu probable.

" Je me demande avec horreur où nous trouverons les ressources nécessaires pour travailler sur les terribles blessures psychologiques et physiques après la guerre contre l’Ukraine. Y aura-t-il des gens en capacité de le faire? Je ne sais pas ", déclare la psychologue Kira Merkoun. " Il y aura une augmentation du [nombre] de suicides d’hommes ayant survécu mais qui envieront ceux qui ont été tués. Ces " cadavres vivants " ne vivent que dans les souvenirs et les peurs de la guerre. Ils boiront beaucoup, feront des esclandres, et ne seront pas capables d'établir des relations humaines avec qui que ce soit. Il est difficile de se détacher de cette expérience si l’on ne fait pas un travail dessus, mais il n’y a pas beaucoup de gens prêts à travailler avec de telles personnes ".

Les participants à l’invasion actuelle de l’Ukraine sont dans une situation morale plus déplorable que les vétérans d’Afghanistan et des deux guerres de Tchétchénie, estime Asmik Novikova. Certes, les autorités se préoccupent davantage de leur état psychologique qu’auparavant (dans les régions, les militaires et leurs familles bénéficient d’une aide psychologique gratuite), mais ils ne sont pas liés par une idéologie unificatrice.

" Les vétérans d’Afghanistan étaient plus organisés, ils créaient des confréries ou des gangs criminels, ce qui revient à peu près au même, l’un positif, l’autre négatif. Ils estimaient avoir accompli un devoir international dans une guerre à l’extérieur du pays et revenaient en héros. La guerre de Tchétchénie, elle, s’est déroulée sur le territoire russe, et les personnes qui en sont revenues pensaient être des héros ayant combattu le terrorisme, même si dans les faits, la plupart d’entre eux n’avaient effectué en Tchétchénie que des actes routiniers et sans importance. Aujourd’hui, il n’existe aucune justification idéologique à ce qui se passe en Ukraine. Seul un quart de la population, au maximum, est d’accord avec la version officielle. C’est plutôt impopulaire, hors du courant dominant. Il me semble que les personnes qui se battent en Ukraine sont désormais perçues comme des travailleurs postés, partis là-bas pour gagner beaucoup d’argent. Et s’ils meurent, la famille reçoit encore plus d’argent ", déclare l’experte.

La psychologue Merkoun se souvient qu’après les guerres de Tchétchénie, des associations d’aide aux vétérans sont apparues en Russie, avec le soutien de psychologues occidentaux. Aujourd’hui, la spécialiste n’observe plus rien de tel. Néanmoins, Asmik Novikova doute que de telles tentatives soient entreprises :

" Si notre État se mettait à faire quelque chose qui dépasse le cadre des besoins militaires, il commencerait par réparer les canalisations dans tout le pays. Mais même pour cela, il n’y a pas d’argent: tout va à l’armée. Personne ne s’engagera désormais sérieusement et professionnellement dans le réadaptation de ces personnes, parce qu’elles ont fait leur travail, et au revoir. Vous avez été payés, alors dites merci ".

Dans ces conditions, la Russie de demain sera un pays composé en grande partie de vétérans de la guerre contre l’Ukraine, est convaincu Alexandre Tcherkassov. Et la victoire conditionnelle reviendra à ceux qui sauront s’adapter et trouver un langage commun avec ce groupe de plus en plus nombreux. Le défenseur des droits humains n’a pas de réponse à la question de savoir comment procéder. Asmik Novikova, elle, est encore moins optimiste :

" Ceux qui reviendront ne seront pas très visibles, ils s'évanouiront plutôt dans la nature et vivront leurs jours tranquillement, médiocrement, dans un abandon existentiel absolu. Quant à savoir si certains d’entre eux s’uniront ou que des sortes de gangs se formeront, c’est possible, mais il me semble qu’en fin de compte, ils disparaîtront. Ce sont des gens psychologiquement épuisés et physiquement paralysés qui reviendront. Certains commettront des crimes, certains se suicideront, certains mourront tranquillement et sans bruit, et ces derniers seront la majorité, à en juger par par les vétérans de Tchétchénie. Des gens dont personne ne veut, même leurs proches ".
Partie IV.
Prévisions