Liberté d'expression et vodka en guise de laissez-passer
les journalistes pendant la première guerre de Tchétchénie
La période de la première guerre de Tchétchénie a été unique pour le journalisme russe. En toute liberté, de nombreux médias ont pu couvrir des détails du conflit qui étaient embarrassants, voire fondamentaux pour les autorités. Dans le même temps, les journalistes ont été confrontés à la distanciation de l'État, aux premières tentatives de campagnes de désinformation et à l'hostilité des appelés et de certains combattants pour l'indépendance de l'Itchkérie.

Comment les journalistes de guerre ont-ils travaillé pendant la première guerre de Tchétchénie ? Pourquoi cette période de relative liberté des médias indépendants s’est-elle terminée si rapidement ? Le Kremlin a-t-il vraiment perdu la guerre de l'information face aux autorités tchétchènes et en quoi cela affecte-t-il la Russie aujourd’hui ? Le media Kavkaz.Realii a posé ces questions à des journalistes russes et étrangers qui ont travaillé à Grozny à l’époque et ont été arrêtés ou attaqués en raison de leur travail.
En décembre 1991, après le putsch d'août et l'effondrement de l'URSS, la Russie a adopté la loi « Sur les médias ». Cette loi proclamait la liberté d'expression, interdisait toute censure et tout monopole d'État sur l'information, et permettait aux citoyens et aux organisations de créer librement leurs propres médias.

Un grand nombre de sociétés de télévision, de radio et de presse écrite était concentrée entre les mains de l'État (RTR, ITAR-TASS, RIA Novosti, Rossiiskaïa Gazeta), mais des médias privés ont également fait leur apparition au début de 1992. Les plus grands groupes de médias appartenaient à des oligarques : Boris Berezovski, propriétaire de Sibneft (ORT, Kommersant, National News Service), Vladimir Goussinski, fondateur de Most Bank (NTV, Novaya Gazeta) et Vladimir Potanine, propriétaire de Norilsk Nickel (Izvestia, Komsomolskaïa Pravda).

Quelques semaines avant le début officiel de la première guerre, ces nouveaux médias ont commencé à s'intéresser de près à ce qui se passait dans la république tchétchène d'Itchkérie (RTI). Le 26 novembre 1994, le Conseil provisoire, opposé au président Djokhar Doudaïev, ainsi que des recrues militaires russes, ont envahi Grozny. L'assaut a mobilisé au moins 1200 hommes, une quarantaine de chars, des véhicules blindés de transport de troupes et des mitrailleuses sur des camions. Arrivés dans le centre de Grozny, ils sont tombés dans un piège : l'armée de Doudaïev a détruit la colonne.

21 tankistes ont alors été faits prisonniers, selon Radio Svoboda. Le service de presse du président d'Itchkérie a quant à lui fait état d'environ 70 officiers russes capturés, dont l'un est décédé par la suite. Le Comité des mères de soldats a déclaré à l'époque qu'il s'agissait de soldats et d'officiers de la division Kantemirov.

Le Kremlin a nié toute implication dans l'attaque de Grozny. Selon Pavel Gratchev, alors ministre russe de la Défense, si des parachutistes russes avaient effectivement été envoyés en Tchétchénie, « les problèmes auraient été résolus en deux heures » et « un seul régiment de parachutistes aurait suffi à rétablir l'ordre ». La partie tchétchène, elle, a été plus franche : dès le lendemain, le 27 novembre, des images des tankistes russes capturés ont été diffusées dans les journaux télévisés de plusieurs chaînes de télévision. Le Kremlin ne pouvait alors plus nier son implication évidente dans l’assaut.

Les premières images des prisonniers ont été publiées par la chaîne NTV, où travaillait le reporter international Andreï Tcherkassov, aujourd'hui auteur et présentateur du projet «Smotri v oba » (Garde les yeux ouverts, Ndt) sur la chaîne de télévision Nastoïashee Vremia (Temps présent, Ndt).

« Les soldats faits prisonniers ont donné leurs noms et le numéro de leurs unités militaires devant la caméra, et ce n’était plus possible pour la Russie de nier. [Les journalistes] ont forcé les fonctionnaires et les officiers à reconnaître ces prisonniers plutôt que de s’entêter à déclarer qu'il s'agissait de mercenaires impliqués dans des conflits internes tchétchènes », a déclaré M. Tcherkassov à la rédaction.

Vladimir Voronov, photographe et envoyé spécial du journal Sobesednik et du magazine Stolitsa, a découvert le montant des honoraires versés aux soldats recrutés. Selon lui, son interview de deux tankistes capturés « a été publiée sans aucune censure ».

« L'un d'eux était un aspirant, je crois me souvenir qu’il s’appelait Potekhine. Les Tchétchènes l'avaient sorti d’un char en flammes, il avait le visage et les deux mains brûlés. Le deuxième à qui j'ai parlé se nommait Tchikine, c’était un sergent, un appelé qui avait été déclaré soldat sous contrat. Ils m'ont raconté comment ils avaient été recrutés. Ils ont même donné le nom de la personne qui les avait recrutés : le lieutenant-colonel Doubina, chef du département spécial de cette division. On leur avait donné de l'argent, environ 300 dollars (près d’un million de roubles au taux de change de la Banque centrale de la fédération de Russie au 2 novembre 1994 – NDLR), et on les avait envoyés là-bas », se souvient le journaliste.

Nikolaï Potekhine et Alexeï Tchikine ont été rendus à la partie russe le 9 décembre 1994, avec d’autres prisonniers.

Cette attaque de la colonne de chars en 1994 est devenu l'un des premiers mythes du Kremlin connus sous le nom de « Ils n’y sont pas ». La Russie l'a utilisé à de nombreuses reprises depuis, par exemple lors de l'annexion de la Crimée en 2014, de la guerre au Donbass et de l'invasion de l'Ukraine en ce qui concerne les soldats appelés.
Le général Alexander Lebed répond aux questions des journalistes russes après des entretiens en République tchétchène d’Ichkerie. septembre 1996. Photo : Alexander Nemenov
« Ils n’y sont pas »
27 Novembre 2023
Par Natalia Kildiyarova
Soldats russes dans le village de Chatoï. Photo : Alexandre Nemenov
Disclaimer:
Cet article a été écrit dans le cadre du projet " 30 ans avant " du Centre des droits humains Memorial. Les opinions de la rédaction et celles du Centre des droits humains Memorial peuvent diverger.
Dans toute guerre, il y aura toujours des rumeurs, certaines fondées, d’autres inventées. Mais la propagande qui apparaîtra plus tard, lors des conflits en Géorgie en 2008, en Syrie, dans le Donbass et en Ukraine, n'existait pas lors de la première guerre de Tchétchénie, affirme Andreï Tcherkassov.

« À l'époque, ils n’étaient pas encore en capacité de mettre ça en place. Et d’ailleurs, ça ne semblait pas nécessaire, on pensait que le conflit en Tchétchénie serait résolu très rapidement. C’est sous le gouvernement actuel que la machine de la propagande, avec ses énormes injections d'argent, sa technologie et sa doctrine est née et s'est développée », explique le journaliste.

Cependant, outre le mythe selon lequel seuls des mercenaires, et non des soldats russes, participaient à cette guerre, un autre mythe sur les « collants blancs » est apparu après le déploiement officiel des troupes. C'est ainsi que le commandement russe désignait les mercenaires étrangers qui auraient combattu pour l'Itchkérie.

« Il y a même eu un reportage sur ces « collants blancs » : « Un gang de tireuses d'élite a été mis à jour ». En fait, il ne s'agissait pas de tireuses d'élite, mais de journalistes : Galina Kovalskaïa de Novoe Vremia et Irina Dementieva d'Izvestia », se souvient le journaliste Vladimir Voronov. « Elles étaient arrivées à Grozny juste avant la prise d'assaut du palais de Doudaïev, au moment du Nouvel An. Quand les bombardements ont commencé, elles se sont enfuies de l'appartement qu’elles louaient en y laissant leurs affaires, et n’ont pas pu y revenir. Ce sont ces affaires de femmes, découvertes plus tard par quelqu'un, qui ont donné naissance au mythe des tireurs d'élite baltes en collants blancs ».

La partie russe a également annoncé la présence « d’un grand nombre de mercenaires en provenance d'Afghanistan », affirme le correspondant. Alors que les étrangers qu'il a rencontrés en Tchétchénie à l'époque, dit-il, étaient soit des journalistes, soit des représentants d’ONG étrangères telles que la Croix-Rouge et Médecins sans frontières.

Le matin du 11 décembre 1994, les troupes russes ont avancé vers Grozny, venant de trois côtés : de Vladikavkaz via l'Ingouchie, du district de Mozdok en Ossétie du Nord et du Daghestan. A partir de ce moment, le principal problème des journalistes a été celui des déplacements, selon Dmitrii Sochine, ancien producteur de l'agence américaine Worldwide Television News (WTN).

« Avant le début de la phase active [du conflit], les journalistes prenaient l'avion pour Vladikavkaz et étaient libres de se rendre à Grozny et de parcourir toute la république sans aucun problème. Après le déploiement des troupes, c’est devenu plus difficile de s’y rendre, mais c'était tout même faisable : nous arrivions depuis Mineralnye Vody, nous louions des bus ou des voitures particulières et nous allions jusqu’à Grozny. C’était assez difficile, et parfois très dangereux », explique Sochine.

Pour passer, quelques bouteilles de vodka étaient bien plus efficaces que des documents officiels.

Quelques correspondants ont pu entrer en Tchétchénie avec la délégation tchétchène qui se trouvait à Vladikavkaz pour des pourparlers avec le gouvernement russe, se souvient un photographe de l'agence d'État TASS, qui a requis l'anonymat pour des raisons de sécurité. Les pourparlers avaient commencé le 9 décembre et ont été interrompues après le début officiel de la guerre. Les Tchétchènes sont alors montés dans des voitures et sont retournés à Grozny, et certains journalistes ont réussi à entrer dans la ville avec ce cortège.

Certains, comme le journaliste de Sobesednik Vladimir Voronov, ont demandé de l’aide aux chauffeurs de taxi d'Ingouchie. Il était également possible d'entrer dans Grozny depuis Mozdok, en Ossétie du Nord, mais cet itinéraire n’était possible qu'en accord avec le ministère russe de la Défense, comme tout déplacement vers les lieux où se trouvaient des unités russes.
Grozny, le 25 janvier 1995. Photo : Alexandre Nemenov
« Collants blancs »
C’est le Centre d'information temporaire du Comité d’État pour la presse qui délivrait aux journalistes les permis de travail en Tchétchénie. Selon nos interlocuteurs, ce n’était pas particulièrement difficile de l'obtenir. La procédure était habituelle : il fallait envoyer au centre de presse une lettre officielle de la rédaction, une photo et un formulaire rempli par le journaliste avec les données de son passeport. La fabrication de la carte plastifiée prenait 2 à 3 jours. Cependant, en dehors des accréditations, les autorités russes n'avaient préparé aucune autre instruction pour le travail avec la presse en temps de guerre.

Un collaborateur de l’agence TASS se souvient que même en tant que représentant d'une agence officielle, il était pratiquement impossible de travailler du côté des troupes fédérales. Les correspondants étaient retenus dans des centres de presse et c’était pratiquement impossible d’accéder aux unités militaires, à de rares exceptions près, et à condition de faire jouer des relations personnelles.

« Les officiers d’état-major ne nous laissaient pas travailler et les soldats avaient très peur. C’était très simple d’entrer en contact avec les Tchétchènes, mais les nôtres, eux, levaient leurs armes à la vue d’un photographe et nous tiraient au-dessus de la tête. Évidemment, c’était des gamins de 18 ans, effrayés et gelés », se souvient un photo journaliste.

Vladimir Voronov a lui aussi souligné cette impossibilité de travailler avec la partie russe : en 1995, il a été arrêté avec un de ses collègues par les militaires russes sur leur base de Khankala.

« En arrivant, on s’est évidemment précipité au centre de presse pour pouvoir se déplacer dans la république. Bien qu’on ait été en déplacement officiel, avec accréditation, ça n’a servi à rien. On a dû faire jouer nos relations. Alors on nous a proposé d’aller jusqu’à la ligne de front en hélicoptère de combat, mais pour cela, on devait se rendre à Khankala. Arrivés là-bas, on nous a dit que l'hélicoptère ne serait là que le lendemain. Il fallait qu’on passe la nuit quelque part, et juste à côté, il y avait un centre de presse pour les journalistes des médias d'État : une immense tente militaire faite pour une cinquantaine de personnes, confortable, propre. On y est donc allé. Et là, on nous a immédiatement posé des questions : « Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous arrivés ici ? Où est votre laissez-passer ? ». J'ai montré nos accréditations, nos documents, la lettre de notre rédaction, mais ils nous ont arrêtés », raconte Voronov.

Un système des « latrines en bois » , pas de papier toilette, mais des journaux du ministère de la Défense et Krasnaïa Zvezda (L’Étoile rouge, Ndt).

Il qualifie cette arrestation de « très originale » : les journalistes étaient détenus à proximité de leurs collègues dans une tente de presse de 20 places.

« Il y avait des journalistes de Krasnaïa Zvezda, de Parlamentskaïa Gazeta (Journal parlementaire, Ndt), de Rossiiskaïa Gazeta. Eux, ils étaient autorisés à travailler avec les fédéraux, mais nous, ils nous avaient arrêtés. On ne pouvait pas quitter la tente, on nous emmenait manger trois fois par jour sous l'escorte d'un mitrailleur. Mais dès la deuxième sortie, le militaire en a eu assez et a commencé à venir sans arme. On allait également aux toilettes sous escorte. Il y avait un système de « latrines en bois » pour une dizaine de places. Pas de papier toilette, mais à la place, des journaux du ministère de la défense et de Krasnaïa Zvezda découpés et pliés », se souvient Voronov.

Petra Prochazkova, correspondante du journal tchèque Lidove Noviny, a raconté à Kavkaz.Realii que l'accréditation russe n’était pas d’une grande aide pour les journalistes : « Nous l’avions juste en mains, mais les soldats et tous les chefs militaires agissaient comme bon leur semblait. Il était très difficile d'obtenir des informations de leur part. Ce qui nous aidait plutôt, c’était les pots-de-vin aux check-points : deux bouteilles de vodka ouvraient le passage bien plus efficacement que ce bout de papier ».

Prochazkova est convaincue que les soldats russes considéraient la plupart des journalistes comme des ennemis : une fois, elle a été agressée pour avoir essayé de parler à l'un d'entre eux, et à plusieurs reprises, elle a essuyé des tirs des militaires russes.

« Un jour, non loin de Grozny, nous avons essayé de filmer une voiture civile qui avait été détruite par les fédéraux. C'était le chaos dans la ville, beaucoup de gens partaient, et c'était aussi le chaos sur les routes. Dès que nous avons sorti la caméra, les soldats russes ont ouvert le feu sur nous. À l’époque, nous n’étions pas préparés à tout ça, nous n'avions pas de signe distinctif portant la mention « Presse ». D'un côté, les soldats russes avaient pu nous prendre pour n'importe qui. Mais d’un autre côté, nous avions des caméras et des appareils photo, et seul un imbécile aurait pu ne pas se rendre compte que nous n'étions pas des combattants. Même si nous avions été des civils tchétchènes, ils n'auraient pas dû nous tirer dessus non plus. Mais ils l'ont fait. Et cela s'est répété à plusieurs reprises », raconte Prochazkova.

Une fois, elle a dû retirer les inscriptions « Presse » qu’elle avait fini par se procurer du toit de sa voiture de fonction, car un hélicoptère russe suivait le groupe de journalistes et ils craignaient que les militaires ouvrent le feu sur eux.

« Il ne fallait pas compter sur le fait que les soldats russes respectent les règles internationales de la guerre. Ils considéraient la plupart des journalistes comme des ennemis, parce que nous étions contre la guerre. Parfois, nous devions cacher non seulement nos signes, mais aussi nos gilets pare-balles pour éviter de déclencher une réaction agressive de la part des militaires », se souvient la journaliste.
Accréditation et bouteille de vodka
Un soldat russe à Ourous-Martan, Tchétchénie. Mai 1996. Photo : Alexandre Nemenov
Des militaires russes quittent le village de Chatoï. Février 1996. Photo : Alexandre Nemenov.
Les Tchétchènes et les journalistes
Dmitrii Sochine, producteur chez WTN, explique qu'une accréditation était également requise du côté tchétchène : « Mais on pouvait aussi montrer sa carte professionnelle, d’employé de NTV par exemple. Comme tout le monde suivait le conflit de très près à l'époque et connaissait de vue les correspondants, ce n'était pas nécessaire de montrer ses documents si l'armée tchétchène avait vu votre reportage la veille au soir ».

Cela étant, Petra Prochazkova a reçu non pas une, mais plusieurs accréditations tchétchènes : « À l'époque, chaque dirigeant tchétchène, chaque homme politique et chaque chef de guerre s’est mis à distribuer des documents portant un cachet. Les Tchétchènes aimaient avoir des documents officiels : cela leur donnait de l'importance, ou quelque chose comme ça. Nous passions souvent des Russes aux Tchétchènes, d'un groupe à l'autre, et ces papiers écrits sur les genoux et estampillés par un tampon de pomme de terre nous aidaient. L'essentiel était de ne pas les confondre à un check-point russe et de ne pas montrer accidentellement une accréditation avec un loup itchkérien. Et vice versa, bien sûr ».

D’après la journaliste, il était beaucoup plus facile d’entrer en contact avec les Tchétchènes, parce que pour eux, c’était important qu’on parle d’eux : « Pour les Tchétchènes, c’était une guerre défensive, ils défendaient leurs maisons, et à ce moment-là, au début, les sympathies de journalistes allaient aux Tchétchènes. Rebelles, chefs de guerre, responsables administratifs, tous voulaient montrer les exactions des soldats russes. Et il y avait beaucoup à montrer ».

La communication avec les partisans de l'Itchkérie était particulière, car chaque combattant se considérait comme le commandant en chef suprême, admet Vladimir Voronov, journaliste du Sobesednik. Mais il était possible d'accéder à leurs positions, et une fois, même, les journalistes n’avaient pas pu repartir à temps, alors les Tchétchènes leur ont indiqué un appartement vide où ils ont pu passer la nuit.

« Ce n'est pas qu'ils nous aient facilité le travail, mais au moins ils ne l’empêchaient pas. On pouvait demander : « Les gars, on peut travailler ici avec vous ? ». Ils acceptaient sans problème. L'attitude à l'égard de la presse était posée, [en République tchétchène] ils s'y intéressaient. C'est pourquoi ils ont nettement gagné la guerre de l'information », explique un correspondant photo de l’agence TASS.

Alexandre Tcherkassov, membre du conseil d'administration du Centre des droits humains « Memorial », estime, lui, que tout le monde n'a pas trouvé facile de travailler avec les Tchétchènes et que de leur côté, tous n'aimaient pas les journalistes.

« Combien de journalistes ont été enterrés du côté de Bamout ? C'est là-bas qu'ont disparu l’américain Fred Cuny, expert de la Fondation Soros, son interprète Galina Oleïnik et deux membres du Comité russe de la Croix-Rouge qui les accompagnaient. En février 1995, Maxim Chabaline et Felix Titov, correspondants du journal Nevskoïe Vremia, ont disparu sur le territoire contrôlé par les combattants de l’Itchkérie. Alexandre Terentiev, qui collaborait avec le journal Aktsia de Tcheliabinsk, a disparu dans les environs de Vedeno. Nadia Tchaïkova, journaliste du journal Obschaïa Gazeta, a été abattue. Comme Terentiev, elle avait été accusée par les partisans de l’Itchkérie de coopérer avec les services secrets russes. On pourrait multiplier les exemples à l'infini. Et les journalistes ont également eu des problèmes de l'autre côté, c'est indéniable », conclut le défenseur des droits humains.
Ousman Imaev, chef de la délégation tchétchène, répond aux questions d'un journaliste. 22 juillet 1995. Photo : Alexander Nemenov
Conférence de presse des représentants de la RTI, de gauche à droite : Akhmed Zakaïev, Rouslan Guelaïev, Daoud Akhmadov. 20 octobre 1995. Photo : Alexandre Nemenov
En 1994, la télévision russe était dominée par trois chaînes : ORT (aujourd'hui Pervyi Kanal), RTR (VGTRK) et NTV. Un employé de l’agence TASS se souvient : « NTV était la chaîne la plus regardée et la plus écoutée, ils avaient une équipe vraiment professionnelle. Mais il faut dire que la télévision publique produisait elle aussi de très bons reportages. Ça marchait comme ça à l’époque : il était normal de ne pas être d’accord avec les agissements du pouvoir et d’en parler librement sur une chaîne publique ».

Le responsable des reportages sur la Tchétchénie pour RTR (l'actuel VGTRK) était alors Alexandre Sladkov, qui est aujourd’hui « correspondant de guerre » et soutient l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Il fait l’objet de sanctions de la part de tous les pays de l'UE pour propagande. En décembre 1994, Sladkov, âgé alors de 27 ans, tournait des reportages à Grozny sous le feu de l'armée russe qui s'apprêtait à prendre la capitale tchétchène d'assaut.

« Ils pilonnent massivement, sans discernement. Nous poussons des jurons et balançons nos infos, et voilà à quoi elles ressemblent : [à l’image, des corps de civils tués]. Un cauchemar. On se croirait au Vietnam. Mais pourquoi ? Mon grand-père était pilote pendant la guerre, mon père était pilote, j'ai moi-même servi dans l'aviation pendant huit ans, je sais ce que c'est que la guerre. Mais là, c'est un vrai... gâchis. Mettons qu’ils ne veulent pas vivre avec nous, eh bien quoi, il faudrait tous les tuer ? », déclarait Sladkov dans un film documentaire compilé à partir de ses reportages.

Près de 29 ans plus tard, pendant la guerre contre l'Ukraine, Alexandre Sladkov félicitera ses amis pilotes d'hélicoptère lors du jour de l’aviation russe et mentionnera tout particulièrement sa fierté de connaître des anciens participants aux guerres en Tchétchénie.

La rédaction de Kavkaz.Realii a tenté de contacter le « correspondant de guerre » pour l’interroger, mais Alexandre Sladkov n'a pas répondu à notre offre d'interview.

Il faut noter qu’au fil du temps, des journalistes de publications non liées aux autorités russes ont eux aussi changé d’avis et de position.

Le défenseur des droits humains Alexandre Tcherkassov qualifie les reportages du correspondant de Radio Svoboda Andreï Babitski sur les deux guerres en Tchétchénie d’« heure de gloire » de Radio Svoboda. Mais en 2014, Babitski a réalisé plusieurs reportages dans les régions d’Ukraine contrôlées par les séparatistes et, à l’automne de la même année, il a quitté la station de radio. Depuis 2015, il vivait à Donetsk, collaborait avec les médias russes et la presse de la « République populaire de Donetsk », critiquait vivement l’Ukraine et soutenait le président Vladimir Poutine.

« Les reportages de Radio Svoboda sur la guerre en Tchétchénie constituaient l'une des principales sources d'information libre. Babitski, avant cette transformation, faisait un travail extraordinaire. Fut un temps où Sacha Evtouchenko, qui travaille aujourd'hui pour les médias d’État, travaillait également avec lui en Tchétchénie, et était tout à fait dans la même ligne. Je me souviens très bien d’un jour où nous, Radio Svoboda et Memorial, nous sommes rendus avec les équipes de NTV à Bamout, où ils voulaient tuer cinq prisonniers par jour. Et ce type de NTV qui était avec nous à Bamout est lui aussi passé plus tard "du côté obscur de la force" », raconte le défenseur des droits humains.

Vladimir Voronov, correspondant spécial du journal Sobesednik et du magazine Stolitsa, affirme avec force qu’il n’y avait pas de censure pendant la première guerre de Tchétchénie, que tout était « publié tel quel ». Selon lui, la censure n'était même pas possible techniquement, car elle aurait nécessité l'instauration de la loi martiale dans tout le pays et l'installation de mitrailleuses près de chaque rédaction.

L’homme politique estonien Marko Mihkelson, qui était alors journaliste et chroniqueur, dit n’avoir ressenti aucune pression de la part du Kremlin lorsqu'il travaillait en Tchétchénie. De 1994 à 1997, il a travaillé comme rédacteur au service des informations étrangères du journal Postimees à Moscou et, en février 1995, il a enregistré une interview du président tchétchène de l'époque, Djokhar Doudaïev.

« Les récits des journalistes russes sur la situation là-bas ne différaient pas beaucoup des autres : ils filmaient, montraient et racontaient en toute sincérité ce qu'ils voyaient. Personnellement, je ne remarquais pas de divergences avec les reportages des médias étrangers, ni de propagande des autorités russes dans les reportages », déclare notre interlocuteur.

Le défenseur des droits humains Alexandre Tcherkassov n'est pas de cet avis : « Les médias contrôlés par l'État ne faisaient que reprendre les informations données par les différents centres et structures des forces de l’ordre. Bien sûr, à l’époque, le pouvoir russe n’était pas en mesure de restreindre les autres médias, mais le flux émanant de l’État lui-même était monstrueux. De notre point de vue actuel, alors qu’il n’existe plus aujourd’hui aucune alternative, de telles affirmations peuvent paraître étranges, mais à l'époque, tout ce qu’ils racontaient au centre d'information, au centre de presse du ministère de l'Intérieur, etc. semblait monstrueux ».

Ce faisant, Tcherkassov souligne l'importance des documents publiés alors par les défenseurs des droits humains. « Memorial », en particulier, a publié de nombreux textes, livres et articles à l'époque, et certaines publications traitaient également de la situation autour de l'information.

« [Nous analysions] la différence entre les deux flux d'information : le flux officiel et celui journalistique, et les informations officielles n’avaient aucun point commun avec les reportages des journalistes indépendants. Le livre Nous n’avions pas de sous-marin là-bas : chronique de la fumée : Kizliar – Pervomaïskoe traite justement de ça » déclare le défenseur des droits humains.

De quoi parle-t-on ? La guerre de l'information a été complètement perdue

En effet, le Kremlin, mécontent des critiques paraissant dans la presse, a utilisé des médias sous son contrôle pour accuser les médias indépendants « d’exacerber la situation politique, de saper l’autorité internationale et les fondements de l’État, de trahir les intérêts du pays et de l’armée ». Le président russe Boris Eltsine lui-même a déclaré que plusieurs publications existaient prétendument grâce au financement des partisans de l’indépendance de l’Itchkérie. L'argument principal était que les journalistes ne diffusaient soi-disant que la position des combattants tchétchènes.

L'ancien journaliste de NTV Andreï Tcherkassov n’est absolument pas d’accord avec cela : « Des colonnes de véhicules militaires avaient été détruites et un grand nombre de soldats russes tués. Et c’était impossible de le cacher, car à Grozny travaillaient alors des journalistes du côté tchétchène, et des agences internationales. Dès janvier 1995, des équipes de tournage de notre chaîne de télévision ont été présentes des deux côtés du front. J'ai fait partie de la première équipe de tournage de NTV qui est entrée dans Grozny du côté fédéral », raconte Tcherkassov.

Les journalistes que nous avons interrogés s'accordent à dire que, sur le plan de l'information, le gouvernement russe a perdu la première guerre de Tchétchénie. Le journaliste Dimitri Sochine estime que plusieurs raisons expliquent cette défaite, que l'absence de protocole de communication avec la presse n'est que l'une d'entre elles et qu’il faut absolument tenir compte du comportement des partisans de l'Itchkérie.

« Premièrement, Doudaïev donnait régulièrement des interviews. Jusqu'à l’assaut du palais présidentiel à Grozny au Nouvel An, il parlait aux journalistes presque quotidiennement. Et même [le chef de guerre tchétchène Chamil] Bassaïev se rendait dans les territoires neutres pour rencontrer les médias, et nous l'avons également filmé. Je suis donc d'accord pour dire que la partie tchétchène a indéniablement gagné sur le terrain de l'information », déclare Sochine.

Un photographe de l’agence TASS est d’accord avec cela : « Si même le ministre de la Défense criait partout qu’un seul régiment de nos parachutistes suffirait pour prendre cette ville et qu’au final tout le monde a été tué, de quoi parle-t-on ? La guerre de l'information a été complètement perdue ».

En août 1996, les accords de Khassaviourt ont été conclus entre la Russie et la République tchétchène d'Itchkérie. Ils ont été signés par Aslan Maskhadov, chef d'état-major des forces armées de la RTI et Alexandre Lebed, secrétaire du Conseil de sécurité de la fédération de Russie. La signature de ce document a mis officiellement fin à la première guerre de Tchétchénie. En janvier 1997, Aslan Maskhadov remportait les élections présidentielles en Itchkérie.

Trois ans plus tard, au début de la « deuxième campagne de Tchétchénie », la Russie s’était parfaitement préparée pour une guerre de l'information : non seulement pour la gagner, mais également pour l'empêcher complètement d’avoir lieu. En décembre, le site Kavkaz.Realii publiera un texte expliquant comment le travail des journalistes en Tchétchénie est devenu plus compliqué en 1999.

À lire ici, le premier texte en partenariat avec « Memorial » sur la façon dont Akhmat Kadyrov a été nommé président de la Tchétchénie .
Freedom?
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Entre 1994 et 1996, 20 journalistes ont été tués en Tchétchénie. Le journal Kommersant a cité leurs noms : Guelani Tchagirov, caméraman pour l'émission de télévision tchétchène « Marcho » ; Cynthia Elbaum, photojournaliste américaine ; Bilal Akhmadov, correspondant pour l'émission « Marcho » ; Vladimir Jitarenko, envoyé spécial du journal Krasnaïa Zvezda ; Soultan Nouriev, journaliste tchétchène ; Jochen Piest, correspondant du magazine allemand Stern ; Valentin Yanous, caméraman pour la chaîne de télévision de Pskov ; Maxim Chabaline, correspondant du journal Nevskoïe Vremia, Felix Titov, correspondant du journal Nevskoïe Vremia ; Rouslan Tsebiev, correspondant de la chaîne présidentielle de la télévision tchétchène ; Malkan Souleïmanova, correspondant du journal Itchkeria ; Farkhad Kerimov, caméraman pour l'Associated Press ; Chamkhan Kaguirov, correspondant des journaux Vozrojdenie et Rossiiskaïa Gazeta ; Evgueni Moltchanov, caméraman pour NTV ; Viktor Pimenov, caméraman pour la société de télévision tchétchène Vainakh ; Nadejda Tchaïkova, correspondante d’Obschaïa Gazeta ; Anatoli Yagodine, correspondant du magazine des troupes du ministère de l'intérieur de la Fédération de Russie Na boïevom postou (Au poste de combat, Ndt) ; Nina Efimova, correspondante du journal de la république tchétchène Vozrojdenie ; Ramzan Khodjiev, correspondant de l'ORT, Ivan Gogoun, correspondant du journal Grozny Rabochiï.
Un policier russe filme ses amis quelques jours avant le retrait des troupes russes de Tchétchénie. Stanitsa Tchervlennaïa, Tchétchénie. Décembre 1996. Photo : Alexandre Nemenov