LA NAISSANCE DE LA PROPAGANDE DU KREMLIN
la deuxième guerre de Tchétchénie et la liberté d'expression
Depuis l'invasion de l'Ukraine, il devient de plus en plus difficile de s'exprimer ouvertement en Russie : le classement de l’ONG Freedom House sur la liberté d’expression révèle que le pays s’est retrouvé cette année dans les anti-leaders, aux côtés du Venezuela. La guerre contre l'Ukraine est considérée comme l'élément déclencheur de la détérioration des relations du Kremlin avec les journalistes. Mais le problème est apparu il y a 24 ans, lors d'une autre guerre, en Tchétchénie.

Au début des années 2000, avec l’arrivée au pouvoir du président Vladimir Poutine, Moscou a décidé de mettre fin à la « bacchanale de la liberté d'expression » de l'époque de la première guerre dans la république, racontent les journalistes qui travaillaient alors dans le Caucase du Nord. Ils ont dû faire un choix : respecter les règles imposées d'en haut ou risquer leur liberté et leur vie.

Ce reportage du site Kavkaz.Realii analyse comment la propagande russe moderne est née en Tchétchénie, qui ont été les premiers à en souffrir, et se demande dans quelle mesure la presse aurait pu, et surtout, voulait-elle s'opposer à l'État.
Dans le premier texte de cette série, la rédaction de Kavkaz.Realii expliquait en quoi la première guerre russo-tchétchène de 1994-1996 avait été une période unique pour le journalisme russe. À cette époque, la presse fédérale couvrait librement les détails du conflit qui pouvaient gêner les autorités et sympathisait à la fois avec la population souffrante de la république et avec les combattants pour son indépendance. Tout a changé pendant la deuxième guerre, explique Alexandre Tcherkassov, membre du conseil d'administration du Centre des droits humains Memorial. Et cela a commencé par un changement d’attitude de la presse à l’égard de la question tchétchène.

Pendant l'entre-deux-guerres, le commerce d'otages s’est largement développé dans le Caucase du Nord. Les enlèvements de journalistes étaient alors considérés comme particulièrement lucratifs. Les noms des personnes impliquées étaient rarement mentionnés, mais Novaya Gazeta a affirmé que les chefs de guerre de la République tchétchène d'Itchkérie étaient parfois impliqués dans les enlèvements. Le journal Kommersant, lui, a estimé en 2002 que le « prix » moyen d'un journaliste capturé variait entre 500000 et un million de dollars.

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Deux millions de dollars ont par exemple été demandés pour Roman Perevezentsev et Vladislav Tibelius, deux employés de la chaîne de télévision ORT kidnappés à la mi-janvier 1997 alors qu'ils se rendaient de Grozny à Nazran, en Ingouchie. La même année, les journalistes de Radio Russie Youri Arkhipov, Nikolaï Mamoulashvili, Lev Zeltser et le correspondant de l’agence ITAR-TASS Nikolaï Zagnoïko ont passé trois mois en captivité. Selon le directeur de l'agence, Vitali Ignatenko, les correspondants avaient d'abord été « évalués » à trois millions de dollars, puis « le prix avait été réduit » à deux millions.

L'équipe de tournage de la chaîne NTV, composée d’Elena Massiouk, Ilya Mordioukov et Dmitrii Oltchev ont été otages un peu plus longtemps : 101 jours. Ils avaient été enlevés en mai 1997 près du village tchétchène de Samachki. Les équipes de télévision auraient été libérées contre une rançon de deux millions de dollars. Vladislav Tcherniaev et Ilyas Bogatyrev, correspondants de l'émission télévisée « Vzgliad », ont été libérés avec eux : ils étaient venus en Tchétchénie pour tourner un film intitulé « Trafic d'êtres humains » et ont eux-mêmes été victimes de ravisseurs. Ceux qui ont passé le plus de temps en captivité ont été Viktor Petrov, journaliste de la chaîne de télévision de Samara RIO, et Svetlana Kouzmina, militante locale : ils n'ont été libérés qu’au bout de deux ans. Le militant moscovite des droits humains Alexandre Terentiev, qui était également avec eux, est mort en captivité.

Les autorités tentaient de garder secret le montant des rançons. L'oligarque Boris Berezovski, qui a participé à la libération des otages Perevezentsev et Tibelius, journalistes de l'ORT, a déclaré qu'ils avaient été libérés « sans aucune condition ». Cette affirmation a été par la suite démentie par le major de l'armée et journaliste de Novaya Gazeta, Viatcheslav Izmaïlov. Selon le défenseur des droits humains Alexandre Tcherkassov, toutes ces transactions autour des rançons ne faisaient que « réchauffer le marché ».

« Entre les deux guerres, l’enlèvement de personnes est devenu systémique. Il existe une version selon laquelle c’était le fait des services spéciaux russes et du terrible Berezovski, mais il s'agit de racontars dans le style de « la veuve du sous-officier s'est fouettée elle-même », déclare le défenseur des droits humains. « L'enlèvement de la correspondante de NTV Elena Massiouk et des membres de son équipe n'était pas la décision la plus judicieuse de la part des combattants. Il aurait été plutôt étrange de croire qu'après cela, les sympathies des journalistes se tourneraient vers les Tchétchènes ».

Après la libération d’Elena Massiouk, la direction de NTV a accusé le gouvernement de la république tchétchène d’Itchkérie de cautionner les enlèvements et les autorités russes de ne pas avoir protégé les journalistes.

Les relations entre le Kremlin et les dirigeants tchétchènes n’ont fait que se détériorer, tandis que la crainte et l’hostilité des journalistes à l'égard des partisans radicaux de l'indépendance de la république se sont accrues.

La tension entre les fédéraux et l'Itchkérie a atteint son paroxysme après l'attaque du Daghestan par des groupes armés dirigés par Chamil Bassaïev et Khattab en août 1999, ainsi qu’une série d'attentats terroristes au début du mois de septembre : des explosions d’immeubles résidentiels à Bouïnaksk, Moscou et Volgodonsk faisant 313 morts et plus de 1700 blessés. Selon la version officielle, ces actions « ont été organisées et financées par des groupes de combattants du Caucase du Nord » ; selon une autre version, qui a la faveur du public, de certains journalistes, analystes politiques et anciens membres des forces de l'ordre, ces explosions auraient été perpétrées par des agents du FSB.

En réponse à ces événements, le président russe Boris Eltsine, à la veille de quitter son poste, a signé un décret visant à « accroître l'efficacité des opérations antiterroristes » dans le Caucase du Nord. Ce jour-là, les bombardements sur Grozny et ses environs ont commencé et le 30 septembre 1999, l'armée russe est entrée sur le territoire de la république. C’est comme ça que la deuxième guerre de Tchétchénie a commencé. Les affrontements armés et hostilités actives ont duré moins de six mois, mais « l’opération antiterroriste » n’a été officiellement annulée qu’en avril 2009.

Selon le défenseur des droits humains Alexandre Tcherkassov, le Kremlin a judicieusement utilisé l'attaque du Daghestan et les explosions d'immeubles résidentiels pour justifier aux yeux de la population le déclenchement d'une nouvelle guerre en Tchétchénie. Le journaliste et défenseur des droits humains Stanislav Dmitrievski est convaincu que la presse y a contribué, en « attisant une puissante hystérie ». Selon lui, c'est à cette époque qu'une conviction est née dans la société : les Tchétchènes ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes.
Un combattant pour l’indépendance de l’Itchkérie (à droite) ajuste un bandage sur la tête d’un enfant. Photo : Alexandre Nemenov
Création d’une base justificative
25 Decembre 2023
Par Natalia Kildiyarova and Alexandra Sokolova
Disclaimer:
Cet article a été écrit dans le cadre du projet " 30 ans avant " du Centre des droits humains Memorial. Les opinions de la rédaction et celles du Centre des droits humains Memorial peuvent diverger.
Immédiatement après l'entrée des troupes en Tchétchénie, les autorités ont étroitement contrôlé l'accès des journalistes à la république, organisant de fait un blocus de l'information, se souvient un ancien correspondant de Radio Svoboda (Radio Liberté, ndt), qui travaillait dans la république à l'époque (il a souhaité garder l'anonymat).

Tous les journalistes devaient obtenir une accréditation auprès du Rosinformcenter (« Centre d’Information Russe », structure étatique, ndt). Le service de presse du ministère de la Défense accompagnait tous les tournages, qui ne duraient que quelques heures. Dans le même temps, il était interdit de se déplacer par ses propres moyens sur le territoire de la république et de parler avec des militaires. En cas d'infraction à cette règle, l'accréditation était immédiatement retirée ; c'est ce qui est arrivé, par exemple, au correspondant de l'ORT Vadim Tchelikov, qui a filmé le travail de la base militaire russe de Khankala sans autorisation.

Malgré ce blocus de l'information, certains journalistes parvenaient à se rendre où ils voulaient, même sans accréditation, se souvient Dmitrievski. Selon lui, ça pouvait ressembler à des opérations partisanes : « Toute une mascarade était nécessaire. On me faisait changer de vêtements, on me faisait monter dans une voiture avec d’autres Tchétchènes et on me disait : « Souviens-toi, tu es un Tchétchène, tu vas à un enterrement ». Et, visage de marbre, je franchissais le check-point « Kavkaz-1 », à la frontière entre la Tchétchénie et l'Ingouchie, en utilisant toute ma richesse lexicale : les 15 mots tchétchènes que je connaissais à l'époque. Ensuite, aux check-points à l’intérieur de la république, personne ne se souciait du passeport que j'avais.

Quelques mois plus tard, les règles ont changé : en Tchétchénie, mon seul laissez-passer resté valide a été celui délivré par le conseiller du président Sergueï Yastrjembski. Ce laissez-passer me donnait le droit de recevoir des messages des centres de presse militaires de Mozdok, Goudermes et Khankala et de participer à des voyages de groupe supervisés en Tchétchénie.

Seuls les journalistes russes pouvaient obtenir ce document plutôt restrictif, les étrangers, eux, n'avaient quasiment aucune chance. Comme le dit le journaliste tchèque Jaromir Štětina, qui a couvert la deuxième guerre, les autorités fédérales avaient délibérément fait de la Tchétchénie un « trou noir de l’information ».

Nos interlocuteurs rappellent qu'à l'époque, les journalistes étrangers n'acceptaient pas ces nouvelles règles, et surtout ne les comprenaient pas du tout. Alors le Kremlin est passé à l'action.

En décembre 1999, sept professionnels des médias, américains, britanniques et espagnols ont été arrêtés en Tchétchénie pour avoir violé le régime d'accréditation. Ils ont été emmenés par hélicoptère sur une base militaire russe où ils ont été retenus pendant 9 heures.

Quelques semaines plus tard, le Britannique Giles Whittell, correspondant du Times, est arrêté par Viktor Kazantsev, commandant des forces armées russes dans le Caucase du Nord, pour défaut d'accréditation. Auparavant, son collègue Anthony Loyd avait été expulsé de la république : soupçonné d'espionnage, des agents du FSB l'avaient interrogé à Mozdok pendant quatre jours et l'avaient relâché sous la pression de l'ambassade britannique à Moscou.

Le journaliste japonais Masaaki Hayashi, qui travaillait dans la république depuis 1994, n'a été libéré par l'armée russe qu'après avoir promis de quitter immédiatement la Tchétchénie. Il avait été arrêté en août 2000 pour la même raison, à savoir l'absence d'accréditation.

Toutefois, il est arrivé que des journalistes russes soient également été arrêtés et détenus pour diverses raisons.

En septembre 2000, lors d'une émission en direct de NTV, des militaires ont tenté de perturber le travail de l’équipe de tournage sur la base militaire de Khankala et ont forcé le cameraman à s'allonger par terre. Un colonel présent sur place, dont le nom n'a pu être établi, a menacé de tuer le correspondant Vadim Fefilov en cas d’insubordination. Le premier chef adjoint de l'état-major général, Valeri Manilov, a imputé l'incident aux journalistes eux-mêmes : l'armée considérait donc désormais les interventions en direct de correspondants dans les journaux télévisés comme une violation de la loi.

L’arrestation d’ Anna Politkovskaïa, journaliste de Novaya Gazeta, dans le village de Khatuni a été également un événement très médiatisé. Officiellement, les militaires du 45e régiment de troupes aéroportées ont arrêté la journaliste pour une prétendue absence de documents, mais Memorial a rapporté que Politkovskaïa avait été tenue de détruire toutes les notes qu’elle avait prises après avoir visité le village tchétchène de Makhkety.

Le plus difficile pour Politkovskaïa n'a pas été la menace d'exécution, mais la confiscation de son carnet de notes, déclare le défenseur des droits humains Alexandre Tcherkassov. Selon lui, de nombreuses personnes interrogées par la journaliste ont été tuées par la suite : « Ils ont méthodiquement fait le tour et tué tous ceux dont les noms apparaissaient dans ce carnet. Ce sont des membres d’un groupe des troupes aéroportées et des agents du FSB affectés au village de Khatuni qui ont procédé à ces assassinats. Le désormais célèbre Igor Strelkov (Guirkine), l'ancien chef des séparatistes de Donetsk, travaillait également dans ce groupe, il coordonnait les disparitions de personnes ».

Dans certains cas, les militaires russes n'ont même pas essayé d’inventer un motif de détention, comme dans le cas d’un ancien collaborateur de Radio Svoboda, qui nous a parlé sous couvert d’anonymat. Lors de la deuxième guerre russo-tchétchène, il travaillait du côté contrôlé par les « fédéraux », tandis que son collègue Andreï Babitski avait réussi à passer du côté des Tchétchènes luttant pour leur indépendance.

En novembre 1999, notre interlocuteur a été arrêté à la frontière entre la Tchétchénie et l'Ingouchie. Sans aucune explication, le commandant militaire lui a pris tous ses documents, y compris son accréditation, et l'a placé en détention. Il a passé plus d'une journée dans un « zindan », une fosse creusée dans la terre.

« Lorsque mon collègue de Radio Svoboda, Andreï Babitski, a appelé le commandant du poste de contrôle, ce dernier a exigé d'une voix ivre une prostituée en échange de ma libération : « Paye pour une nuit et récupère "celui-là" ». Ils se comportaient comme ça à l’époque, ils nous ont fait comprendre dès le début que tout ce que nous avions connu pendant la première guerre était bien terminé. Désormais, les règles du jeu étaient différentes : les journalistes seraient les serviteurs du Kremlin et de l'armée : ils écriront ce qu'on leur dira et livreront des prostituées », a déclaré le journaliste au site internet Kavkaz.Realii. Il n'a été libéré qu'avec la participation de Rouslan Aouchev, alors dirigeant de l'Ingouchie.

Deux mois plus tard, Babitski était lui-même arrêté en Tchétchénie, ce qui, selon plusieurs de nos interlocuteurs, a constitué une nouvelle étape dans les relations entre la presse et le Kremlin.
Soldats russes devant le palais présidentiel en ruines à Grozny. Photo : Alexandre Nemenov
Serviteurs du Kremlin
Fin janvier 2000, la rédaction de Radio Svoboda a perdu le contact avec Babitski, alors que celui-ci était en train de quitter Grozny en état de guerre. Les médias ont alors rapporté qu’il avait été arrêté par les autorités fédérales pour participation à des groupes armés illégaux. L'administration présidentielle russe a démenti cette information pendant plusieurs jours, avant de finalement reconnaître début février qu’il était bien détenu et de promettre qu’il serait bientôt amené à Moscou et libéré sous caution. Mais quelques jours plus tard, on apprenait que le correspondant avait été « échangé » contre des prisonniers de guerre russes et remis à des commandants tchétchènes.

Lors d’un briefing au Rosinformcenter, le conseiller du président par intérim Sergueï Yastrjembski a déclaré : « Un échange a eu lieu à l'un des carrefours de la route Argoun – Chali, au cours duquel M. Babitski a été échangé contre des militaires qui avaient été retenus prisonniers par des bandes criminelles. Andrei Babitski a accepté cet échange et il a eu lieu. Les combattants armés ont échangé trois militaires russes contre M. Babitski : il s'agit de MM. Zavarzine, Dmitriev et Vassiliev ».

Du point de vue du droit international, l'échange d’un journaliste contre des prisonniers de guerre est absolument inadmissible, a déclaré Diederik Lohman, alors directeur du bureau de Moscou de Human Rights Watch : « Les autorités russes l’utilisaient en quelque sorte comme otage. Alors qu’elles accusent souvent les Tchétchènes de le faire, elles ont elles-mêmes fini par utiliser le même procédé pour Andreï Babitski ».

Au moins une centaine de journalistes ont alors signé une déclaration accusant le Kremlin de mensonge et demandant le retour de Babitski.

À propos de cette histoire, Efim Fishtein, ancien directeur du service russe de Radio Svoboda, souligne qu’à l’époque, l’objectif principal de la rédaction était de secourir leur collaborateur : « L'essentiel pour nous était d'obtenir sa libération. Nous ne pouvions entrer dans aucun jeu, car pour nous, ce n'était pas du tout un jeu ».

Le 25 février 2000, des inconnus ont emmené le journaliste à Makhatchkala (Daghestan), où il a été de nouveau arrêté, pour s'être prétendument enregistré à l’hôtel avec un faux passeport. Une procédure a été ouverte contre lui en vertu de l'article du Code pénal sur les faux documents.

Huit mois plus tard, le tribunal du district Sovetskii de Makhachkala a déclaré le correspondant de Radio Svoboda coupable et l'a condamné à une amende équivalant à 100 fois le salaire minimum. Babitski a été libéré de cette peine dans le cadre d’une amnistie annoncée à l'occasion du 55e anniversaire de la victoire lors de la Seconde Guerre mondiale.

Travailler selon les règles du Kremlin ou ne pas travailler du tout.

Le journaliste tchèque Jaromír Štětina a admis que les correspondants occidentaux ont considéré cette histoire comme une attaque non seulement contre Babitski, mais aussi contre la liberté d'expression en Russie dans son ensemble. Notre interlocuteur, collègue de Babitski au service russe de Radio Svoboda est convaincu que les autorités russes avaient alors tenté de faire peur aux journalistes occidentaux qui ne comprenaient pas du tout la nouvelle politique du Kremlin à leur égard.

« Lorsque l'État a montré qu'il pouvait faire ce qu'il voulait avec les journalistes, les arrêter, les battre, les livrer aux combattants tchétchènes, il est devenu évident pour tous les correspondants, y compris les Occidentaux, qu'ils devaient désormais travailler selon les règles du Kremlin ou ne pas travailler du tout », explique-t-il.

Fishtein est persuadé que c'est à partir de ce moment-là que le Kremlin a commencé à avoir recours à des « méthodes de gangsters », comme il le dit, qui ont été affinées depuis lors : « On le voit aujourd’hui dans l'exemple des journalistes américains arrêtés en échange d'argent », comme c’est le cas pour Evan Gershkovich, correspondant du Wall Street Journal. C’est un État gangster, qui pense comme un gangster et qui utilise des méthodes de gangsters pour prendre des otages et les échanger contre de vrais terroristes. C'est une technique qui a fait ses preuves. C’est ainsi que fonctionne le Hamas aujourd’hui, et c’est ainsi que fonctionne la Russie ».
L’affaire Babitski, une attaque à la liberté d’expression
Recherche de soldats russes disparus. Photo : Alexandre Nemenov
« Les sales jeux de la propagande »
De l'avis général de nos interlocuteurs, la Russie a perdu la guerre de l'information lors du premier déploiement de troupes en Tchétchénie en 1994. Mais Moscou a décidé de se rattraper lors de la deuxième campagne.

Les autorités russes ont alors commencé à mettre en place des « jeux sales », affirme le défenseur des droits humains Alexandre Tcherkassov. Il se souvient de l'un des premiers épisodes de cette guerre avec des images de soldats russes traînant les corps de combattants tchétchènes tués, attachés par des câbles derrière des véhicules blindés. Début février 2000, ces images ont été diffusées à l'étranger sous la signature du journaliste allemand Frank Hoefling. Mais il s'est avéré que la vidéo que celui-ci s'attribuait avait en fait été réalisée par Oleg Blotski, un correspondant russe d'Izvestia.

« La propagande russe a fait un excellent usage de cet épisode, déplaçant l'attention de l'authenticité des images vers l'authenticité de l'auteur, en affirmant que tout était faux. Après cela, les compagnies occidentales ont cessé d'accepter toute prise de vue qui n'était pas réalisée par des représentants de médias occidentaux. Nous avons connu le même phénomène en mars 2000, lorsqu'après le massacre de villageois de Novye Aldy par l'armée russe, des tribunaux internationaux à Paris et à Strasbourg ont refusé d'accepter les vidéos tournées par des habitants locaux et non pas par des journalistes étrangers », explique Tcherkassov.

Le blocus et la censure stricte ont empêché la diffusion d’un tableau complet de la situation en Tchétchénie et de la tragédie vécue par la population civile. Le refus des médias étrangers d’utiliser des images tournées dans la république n'a fait qu'aggraver la situation, poursuit Tcherkassov, si bien qu'au cours de l'hiver 1999, Memorial a ouvert des bureaux permanents dans le Caucase. Le premier est apparu à Nazran, en Ingouchie. Il avait pour objectif non seulement de documenter les violations des droits humains en Tchétchénie, mais aussi d'aider les journalistes à collecter des informations. En 2001, Memorial a créé le site Internet « Kavkazskii ouzel » (Le nœud caucasien) qui est toujours actif aujourd’hui, bien qu'il ait été désigné comme agent de l’étranger en 2021.

Cela n'a pas empêché l'expansion des atteintes à la liberté d'expression en Russie. Dès 2002, tous les médias du pays étaient étroitement contrôlés par les autorités, selon le rapport du Groupe Helsinki de Moscou intitulé « Le prix de la vérité sur la Tchétchénie ». Le nouveau président russe, Vladimir Poutine, a personnellement participé à ces restrictions.

En mai 2000, le vice-ministre de la presse Andreï Romantchenko a qualifié le travail et la position de Radio Svoboda « d’hostiles ». Un an plus tard, lorsque la station a commencé à émettre en tchétchène, en avar et en tcherkesse, les députés russes ont qualifié cette initiative « d’ingérence flagrante dans les affaires intérieures de la Russie ».

En août 2002, le conseiller présidentiel Yastrjembski a accusé Vladimir Goussinski et Boris Berezovsky, associés depuis peu aux autorités russes, de se livrer à une « bacchanale de la liberté d'expression » qu'ils auraient instrumentalisée pour atteindre des objectifs politiques et faire chanter des fonctionnaires. Yastrjembski a ensuite annoncé la mise en place d’un nouveau système de relations avec la presse, pour lequel il a affirmé que l'État avait enfin la « volonté politique ». Cela a abouti à l'interdiction de la diffusion de Radio Svoboda en Russie, via un décret signé par Poutine le 4 octobre 2002.

Fishtein souligne que Radio Svoboda a poursuivi son travail malgré l'interdiction : « Nous n'avons jamais convenu de quoi que ce soit avec les autorités russes et nous n'avons jamais demandé la permission de Poutine pour émettre. C'est pourquoi nous avons travaillé même après 2002, jusqu'au dernier moment, jusqu'à notre expulsion du territoire de la fédération de Russie ».

Le bureau de Moscou a fermé ses portes 20 ans après le décret de Poutine, lorsqu’en février 2022 le président russe a envoyé des troupes en Ukraine.

« Je crois que c'est la deuxième guerre de Tchétchénie qui a marqué un tournant dans l’émergence de la propagande russe sous sa forme actuelle », déclare notre interlocuteur ancien journaliste de Radio Svoboda qui a travaillé au même moment que Babitski, sous couvert d'anonymat. « Cela a commencé avec certains chroniqueurs comme Mikhaïl Leontiev, qui ne ménageait pas ses efforts pour faire l’éloge du gouvernement, puis avec toutes sortes de services de presse officiels. Le colonel-général Valeri Manilov, de l'état-major général, réunissait chaque soir des journalistes sur le boulevard Zoubovski et, d'une voix morne, il leur racontait les succès de la lutte contre les « terroristes ». C’était même drôle, comme propagande. Aujourd'hui, Evgueni Konachenkov, chef du département de l'information du ministère de la Défense, diffuse chaque soir des informations sur les grandes victoires sur l'Ukraine, et ce n'est plus drôle du tout ».
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Si l'on compare le comportement du Kremlin dans la guerre de l'information en Ukraine aujourd'hui et en Tchétchénie il y a 20 ans, on peut en effet relever non seulement la similitude des méthodes, mais aussi leur durcissement.

Au cours des deux dernières années, le ministère de la Défense a déjà été pris en flagrant délit de diffusion de fausses informations à plusieurs reprises : l’armée a tenté de faire passer des images de la Seconde Guerre mondiale pour la destruction d'une barge de troupes ukrainiennes ; le général Konachenkov a fait état à quatre reprises dans ses rapports de la prise du même village ; et si l'on additionnait tous les équipements ukrainiens dont la Russie a officiellement annoncé la destruction, leur nombre dépasserait tous les équipements de l’Ukraine, même en tenant compte des livraisons des pays occidentaux.

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Les journalistes étrangers en Russie continuent d'être arrêtés (comme Alsou Kourmacheva du service tatare et bachkir de la Radio Svoboda) et expulsés (comme le citoyen kazakh Vladislav Ivanenko).

Quant aux correspondants russes, ils sont depuis le début de la guerre emprisonnés pour l’utilisation du mot « guerre », en vertu de nouveaux articles du Code pénal sur le « discrédit » ou les « fausses informations » sur l’armée (comme Mikhaïl Afanassiev, rédacteur de la publication de Khakassie « Novyi Focus », Dmitrii Ivanov, auteur de la chaîne Telegram « MGU qui proteste », Maria Ponomarenko, journaliste de Barnaoul), ils peuvent être aussi déclarés agents de l’étranger, et leurs rédactions organisations indésirables (comme la chaîne de télévision « Dojd », « Novaya Gazeta. Europe », « Meduza », « The Insider », etc.)

Le Centre des droits humains Memorial, qui a non seulement documenté les crimes militaires contre les civils en Tchétchénie pendant les deux guerres, mais a également suivi la répression politique en Russie pendant 30 ans, a été reconnu comme agent étranger avant même la guerre contre l'Ukraine, puis liquidé à la demande du parquet.

Des journalistes qui ont été contraints de quitter la Russie et de travailler depuis l’Europe en 2022 y sont également persécutés par les autorités russes. Certains d'entre eux, comme la journaliste de « Novaya Gazeta » Elena Kostioutchenko et celle d’« Ekho Moskvy » Irina Babloyan, ont déclaré avoir été empoisonnées par des substances inconnues. Là encore, rien de nouveau : en septembre 2004, alors qu'elle se rendait à Beslan, où une prise d’otages avait eu lieu dans une école, Anna Politkovskaïa avait été empoisonnée de la même manière. Elle y a survécu, mais en octobre 2006, Politkovskaïa a été abattue dans l'entrée de son propre immeuble.
Le président ingouche Rouslan Aouchev s'adresse à des journalistes sur la base militaire de Khankala. Photo : Alexandre Nemenov